Un autre jour passe.
Le peuple s’attelle avec sérieux à des tâches sans
importance. Je dis bonjour aux gens dans les couloirs et ils me disent bonjour,
eux aussi. Nous rentrons tous chez nous et nous regardons des programmes
insipides à la télé ou un match de foot.
Je m’ennuie.
De nouvelles soldes à Zara et autres
marques de prêt à porter illusoirement chic pour petites bourses
ambitieuses ; conversations futiles. Le soleil se lève puis il se
couche ;, et puis 13 personnes meurent quelque part sur les 446 550
km2 que compte le royaume. Quelqu'un achète
un nouveau gadget et tout le monde s’extasie. La lune change de phase.
Dans d’autres taudis, les téléviseurs diffusent à
plein volume les matchs des championnats espagnols du moment. Le barca
revêt la nationalité marocaine. Ça lui attire le mauvais œil : il
rate son coup et redevient espagnol.
Chaque jour ressemble beaucoup au précédent et au
suivant …Puis les coussins se ternissent et apparaissent alors des traces
d’usure, là où vous avez l’habitude de poser vos fesses anémiques.
Rien de nouveau. Je déprime ? Probablement.
Navrante banalité.
Je m’ennuie.
Une voix me
bouscule. Une toute petite voix, insidieuse qui chuchote comme le souffle d’une
amante qui balbutie des mots charnels et humides.
« -Ton
patron ne t’aime pas. Il te faudra l’admettre. Il ne t’a jamais voulu dans sa
société, il te déteste.
Mais as-tu besoin de
lui ? Vois ! Il te nargue. Le boss, le visage exsangue, couine au
téléphone. Vois ! Il te largue d’une main dédaigneuse ».
Tu
savais qu'en entrant dans son bureau brutalement, qu'en interrompant
sa téléfornication , probablement avec l’une de ses maîtresses, et qu’en jetant
son téléphone portable du 5ème étage, et qu’en l'étranglant avec sa
cravate rose bonbon de pédale refoulée, tu es en train de commettre une
faute gravissime, qui te coûtera ton gagne-pain. Mais ta folie furieuse n’en
a rien à foutre de ton poste ni de ce croûton de pain rance !
Elle te susurre de faire volte face en digne vilain petit canard du
capitalisme. Tu desserres ta prise devant son regard exorbité, ton œil voyeur
au bord de l’éjaculation.
Viré. Dans
un grand ricanement fou.
Et voila retour
à la case départ. Chômage. Puis boulot. Dans une banque bien sûr. Comme un minable.
Je m'ennuie. Avec un grand
E. Un ennui bovarien, au masculin. L’ennui pathologique qui vous
fait grincer des dents. Rien ne m’amuse. Tout me lasse. J’ai vécu à 100 à
l’heure. Rien de plus efficace pour te dégoûter de tout. Chemises
vertes pour les clients en attente de paiement. Mon énième dossier de la
journée. Je tourne les feuilles machinalement tel un automate : trombone,
agrafe, cachet ; post-it, tout y passe. Gestes répétitifs et efficaces. Je
travaille comme je baise, de la même manière probablement, en
suivant un mode opératoire sans surprise… qui finit laborieusement en
levrette.
Enfin dans le stade !, gueulant et
gesticulant. Torse nu. Aisselles touffues. Le visage peinturluré aux couleurs
chéries. Le cerveau embrumé par la fumette. Mais la rage contre le monde et
surtout contre l’équipe adverse. Je casse tout.
Je mets le
feu aux poudres. Je m’égosille : fuck you !fuck fuck fuck you !
Je vais le tuer l’arbitre, fils de pute ! C’est quoi ces joueurs à la
con ! Des marionnettes, des tantouzes ! Et toi putain arrête de
me regarder !! Putain je vais le tuer ce trou du cul. Je lui fous
mon poing dans la figure. Le sang gicle. Je suis invincible. Ma bande me cerne,
me soulève, me protège. En masse on envahit le terrain bière dans une main et
pétard dans l’autre, l’écume à la lèvre. La police nous charge. L’adrénaline
monte, je lance un cri de guerre hystérique, je les nargue, je reçois une
trique dans les côtes, je casse des vitres de voitures et je me tire
dans une galopade collective, presque au bord de l’orgasme. Je rejoins ma bande
de fêtards pétés à bloc. On est en rut.
Je lève les yeux de mon dossier vert. Le dos
courbé, je rentre chez moi regarder le match à la télé. "Mangez de la
merde, des milliers de mouches ne peuvent
pas se tromper !"
Sauf que je ne suis pas une mouche. Et je n ai pas
les moyens de manger de la merde.
Il me faut une secte.
J’opte pour ce que j ai sous la main : un ramassis
de fêtards riches et clubbeurs,"cocainés" jusqu'à la moelle. Leurs
largesses m'envoient au septième ciel. La route file sous nos 200 à l'heure. Le
pied! Je jouis du cerveau. L’extase.
J’en suis à mon énième dossier mais rose cette
fois-ci. Les dossiers virement vers l’étranger. Je ne veux plus penser à rien.
Je veux juste poser ma tête et sourire devant un sit -com dégoulinant d éclats
de rire préfabriqués. Je veux devenir bête et heureux.
Je me tape une gentille branlette.
Je m’ennuie.

et ben !!! Quelle partie de jambes en l'air !
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