Parler
soulage, dit-on. Comme les gens n’en ont rien à foutre de tes états d’âme ou
font semblant de compatir d’un hochement de tête mécanique,
l’œil ailleurs et un sourire stéréotypé plaqué sur les lèvres, je me
suis dit bon allons- y, parle- toi à
toi-même … mais en écriture sinon tu vas passer pour un siphonné de la cervelle.
Il y a des
jours comme ça où tout va de travers, sauf que ces jours deviennent des
semaines et puis des mois, bientôt des années. A lors je me pose la grande
question qui peut paraître une jérémiade
enfantine sauf qu’elle est là, à tourner dans ma tête, lancinante.
POURQUOI ?
Tiens. Pas
plus tard que ce matin, au café, je fus très contrarié par le fait de prononcer
« SEAT », la marque de
voiture, comme on prononce « site » et mon ami n’a pas daigné me
corriger ou me faire la remarque. Il hochait de la tête, indifférent, absorbé
par les détails de son nouveau bolide. Je lui ai dit que j’avais prononcé site
au lieu de Seat. Hein ? Heu …oui oui, j’ai remarqué. Puis, juste soucieux des
performances de son jouet, il s’est replongé dans la lecture des
spécificités techniques de son gadget.
Je détourne
les yeux et je prends une longue aspiration. Je tente de gober un peu d’air comme un naufragé en plein début de noyade. Un
écœurant fumet nauséabond me monte au nez .Un amas d’ordures jonche mon horizon
et je me dis il y a forcément des jours comme ça.
Devant
l’inertie dubitative de mon compagnon de farniente, je décide d’aller consulter
mon compte bancaire. Mon chèque devrait être là, me souriant à travers une
vitre impersonnelle de guichet automatique.
Le compte y est. Le même, un moins abyssal et le chèque fantomatique.
Qu’est-ce que j’espérais ? A chaque
fois que j’introduis ma carte, je sais à
l’avance que je suis irrémédiablement au
rouge. Je me sens libidineux à force de violer de ma misérable carte
cette foutue fente métallique, froide et insensible. Je me fais l’effet d’un
pauvre mec voulant baiser gratos et qui chaque jour s’introduit en force dans la fente
d’une prostituée réticente mais cupide, complaisante mais sur ses gardes, et
qui réclame toujours son dû : ta dette devient de plus en plus lourde, mon
coco. Mais tu es accro et je t’aurai. Je t’aurai.
Je retourne au café, la queue basse et
dégouté des voitures. Je me dis, obstiné, il y a des jours comme ça. Demain ça
ira mieux.
Sauf que ça
va de mal en pis, un gars à moitié paraplégique à moitié mon ami, renverse du
thé sucré sur mon laptop et je me retrouve avec un gadget diabétique dont les
touches refusent de m’obéir comme des saloperies d’allumeuses qui claquemurent
leur album photo après t’avoir titillé lourdement. Je l’étripe, le dépoussière, l’aspire. Rien
à faire. Les chiffres et les lettres se transforment au gré du sucre collant
qui les a investis telle une marée de pétrole engluant de pauvres
albatros. Je change mon langage et je
crée des mots. J anglicise, j’arabise,
je tronque les termes réticents. yes ! ups ! 3la din mkom !
Je rentre
trouver du réconfort familial.
Les proches
se découvrent une nouvelle qualité consolatrice, je ne sais pas s’ils essayent
d’améliorer leur karma mais personne ne te laisse tranquille. Ils veulent tous
savoir pourquoi tu ne peux pas sourire comme le reste de l’humanité. Tiens,
regarde ces gens à la télé ! Ils souffrent ! Ils manquent de tout ! Et pourtant tu vois ?
ils gardent le sourire. Bordel de merde ! C’est quoi ces foutues
comparaisons ? Je n’en ai rien à foutre.
Certes, c’est émouvant qu’un cul
de jatte essaye de jouer au héros dans une téléréalité, heureux et souriant
avec son petit morceau de torse frétillant comme un ver. Oui qu’est- ce que c’est
émouvant ! Juste que ça ne m’aide
en rien ! Je ne veux pas en faire
partie moi de ces souffre -douleurs stoïques et exemplaires. Non ! Surtout je veux sourire sans avoir à perdre
un organe, un proche ou un ami. D’ailleurs je les échangerai bien, tous, contre
‘’donne- moi quelque chose pour
retrouver la joie de vivre ‘’.
Bouche en
cul de poule, on te conseille de te faire suivre. Un psychologue, ingénieux. Efficace, qui va te faire voir la
vie en bleu. Pourquoi je n’y ai pas pensé avant, tout seul comme un être intelligent
doté d’une cervelle et d’un minimum de matière grise ? Sauf que, primo ces
putains de fouineurs de merde te pompent le sang, un sang que je n’ai pas et,
deuxio, si j’avais le pognon suffisant et nécessaire pour engraisser ces
arnaqueurs des esprits en détresse, je
ne serais pas DÉPRIMÉ ! Je serais
quelque part, un verre à la main droite, un joint à la main gauche précipitant ma
mort rien que pour venir vous hanter !
En
attendant, j’attends.
J’attends un
job qui tarde à venir lui aussi. Un job qui attend lui aussi que les magouilles
de l’offre et de la demande lui accordent un bout de laissez-passer.
On me dit relax, take it easy, bro. Et ça me fait gerber des neurones.
Putain ! Une société relaxée est une société qu’on baise sous toutes les
coutures, à qui l’on fait croire que le sommet de la réussite sociale est un cagibi ou une caisse en ferraille à crédit,
ou encore une sainte-nitouche qu’on peut engrosser à souhait , satisfait de pas
s’être fait arnaquer comme ce con de pote du coin qui s’est coltiné une pute . Voilà
tout ce qu’on est.
Mais ça ira.
Tout ira bien, je l’attends depuis un moment déjà, hier aussi, aujourd’hui et
demain sûrement, l’attente devient apaisante et elle n’a d’égal que
l’humiliation des jours.
Tout ira
bien un jour, mais un jour .



